Référence :21217

[Mémoire manuscrit à l'Empereur]

ARCET Jean-Pierre-Joseph d'

Vers 1805 8 ff. pet. in-folio et in-folio le tout conservé dans un étui-chemise demi-veau marron moderne à l'imitation, dos à nerfs orné, pièce de titre verte

Précieuses minutes autographes d'un rapport adressé à l'Empereur avec lequel le célèbre chimiste d'Arcet entretenait, on le sait, des relations amicales. Ce texte, visiblement resté inédit, est fondamental, en ce qu'il éclaire l'histoire de l'industrie française à la lumière de la rivalité franco-anglaise.Les principaux travaux de Jean Pierre Joseph d'Arcet (1777-1823) ont eu pour objet la fabrication de la soude artificielle, du bicarbonate de soude, de l'alun, de l'acide sulfurique, la production d'un nouvel alliage propre au clichage et à la stéréotypie, l'affinage des matières d'or et d'argent. Il fut également l'instigateur, à la suite de perfectionnements qu'il avait apportés à l'extraction de la gélatine, d'une campagne visant à l'utiliser comme aliment de masse. Il était membre du Conseil de Salubrité et se préoccupa de l'hygiène des ouvriers doreurs. Son père, Jean d'Arcet, avait été nommé membre de l'Institut en 1795. Il y avait siégé en même temps que Bonaparte.Le texte manuscrit porte de très nombreuses ratures et corrections ; il est probable qu'il s'agit là d'un premier jet écrit presque sur le vif, considérablement remanié. Il a peut-être servi à l'impression privée d'un très petit nombre d'exemplaires, car il porte des notes de prote au crayon."Sire, votre majesté à la suite de l'audience qu'elle a bien voulu m'accorder a daigné me charger de mettre par écrit les réponses et les observations que j'avais eu l'honneur de lui faire. […] L'industrie est la base de la puissance de l'Angleterre, cette puissance a toujours été en croissant mais des circonstances accessoires l'ont aidé […]. Les voyageurs en pénétrant dans les fabriques anglaises, en examinant les produits qu'elle verse dans le commerce on reconnaît facilement que l'Angleterre pouvant vendre plus d'objet que la population lui permet de fabriquer, nous pouvons donc acquérir avec de l'argent ce que possède l'Angleterre et ce qui nous manque […]. Notre supériorité dans l'application de la chimie aux arts est le fruit d'une éducation première bien dirigée et de quinze ans de pratique, il faut à l'Angleterre la volonté et vingt ans pour arriver au point où nous sommes montés et pour créer chez elle la génération de fabricants instruits qui se trouvent maintenant répandus dans nos manufactures […]. Ce serait ici qu'il faudrait parler de la différence qui existe entre le goût des deux nations et de l'infériorité de l'Angleterre sous ce nouveau rapport, on sait combien ses fabriques d'orfèvrerie, de bijouterie, de modes, sont en arrière. Ses produits industriels y sont ce qu'ils étaient en France sous le règne de Louis XIV et de longtemps ne pourront rivaliser avec les nôtres […]. Nous n'avons rien à envier sous ces différents rapports à l'Angleterre, et les produits de nos fabriques seraient généralement préférés sans les lois prohibitives qui en gênent l'exportation. […] Pour tirer tout le parti possible de la position heureuse où se trouve la France, il faudrait, Sire, continuer à suive la marche qui nous a conduit où nous sommes, et il faudrait en outre que le gouvernement vint au secours des particuliers qui ne sont pas assez riches pour créer les grandes fabriques de mécaniques. L'École Polytechnique rendue à sa destination première fournirait tous les ans de bons manufacturiers qui entretiendraient l'impulsion donnée et qui reculeraient encore les limites que nous avons su atteindre ; ils feraient ainsi (de l'aveu même des anglais) une guerre cent fois plus terrible à l'Angleterre que ne peut l'être pour elle la guerre d'armes la plus heureusement conduite. […] Le gouvernement anglais protège les manufactures en procurant aux fabricants les matières premières aux plus bas prix possible et en leur donnant des primes souvent considérables lors de l'exportation des marchandises fabriquées. La position géographique de la France, la faiblesse des impôts de consommation qu'elle paie, le bas prix de la main d'œuvre, tout porte à croire que le mode d'encouragement au moyen des primes d'exportations serait mauvais pour elle, mais ce qui lui est nécessaire, ce que réclament tous les fabricants et ce que le gouvernement ne peut pas refuser sans perdre notre industrie, c'est de favoriser l'entrée libre des matières premières que ne produit pas notre sol […]. Dans une question aussi sérieuse, lorsqu'il s'agit d'enlever à l'Angleterre le sceptre industriel, les plus petits moyens de réussite ne doivent pas être négligés, ils sont le complément des grandes mesures administratives. C'est ainsi qu'il serait utile de faire voyager en Angleterre douze ou quinze personnes instruites qui iraient l'une après l'autre visiter ce pays. […] Ces hommes instruits nous mettraient bientôt parfaitement au courant de tout ce qui concerne l'industrie anglaise, ils nous rapporteraient une collection de tous les produits qui auraient mérité leur attention, cette collection déposée au Conservatoire des arts et métiers et exposée publiquement donnerait sans frais et sans peine à tout homme pratiquant en France les arts et métiers les moyens de comparer son industrie à celle de l'Angleterre et lui procurerait la facilité de copier ces modèles et de pouvoir ainsi ou se perfectionner ou au moins entrer plus facilement en concurrence avec l'Angleterre sur les marchés étrangers […].Le gouvernement anglais est écrasé sous le poids d'une dette publique énorme, cette dette le force à grever ses gouvernés d'une foule d'impôts de consommation qui portent tout ce qui est vendable à un prix tel que la main d'œuvre s'est élevée en Angleterre hors de proportion avec celle des autres peuples, ce qui oblige le gouvernement à donner des primes d'exportation considérables et ce qui le jette dans un cercle vicieux dont il est évident qu'il ne pourrait sortir que par une banqueroute générale si, par une cause quelconque, la marche de son industrie et de son commerce se trouvait entravée. […]L'Angleterre l'emporte sur nous par les belles applications qu'elle a su faire de la mécanique, elle possède beaucoup plus de manufactures où se fabriquent en grand les machines les plus considérables, favorisée par les grands capitaux qu'elle possède […]. Lorsque le gouvernement le voudra il donnera, il donnera à nos manufactures le moyen de faire construire de grandes mécaniques en soutenant et en encourageant les établissements du Creusot et de Chaillot qui tombent par défaut de capitaux et faute d'ouvrage […]. Le gouvernement doit soutenir ces grandes manufactures, quand bien même elles lui deviendraient momentanément onéreuses afin d'engager à en monter d'autres dans des localités plus convenables car c'est particulièrement ces usines qui nous manquent […]. En rappelant l'Ecole Polytechnique à son institution première, en créant une école pour le perfectionnement des arts et métiers qui fasse ce que Sèvres a fait pour la porcelaine mais qui ne reste pas comme le fait cette fabrique en concurrence avec celles des particuliers. [Le gouvernement] contribuera encore fortement à la prospérité de notre industrie en favorisant de toute manière la libre entrée des matières premières que ne produit pas notre sol en l'opposant à la contrebande et en faisant revoir et ensuite bien exécuter les lois protectrices de l'industrie nationale."Ce très important document, rédigé peu avant le Blocus continental et l'annonçant, est un précieux témoignage, resté inconnu jusqu'à nos jours, de l'inexpugnable rivalité qui opposait les deux pays. Aussi bien que politique et militaire, ce conflit économique fut non seulement une des grandes affaires du Premier Consul puis de l'Empereur, mais aussi une des sources chaotiques de l'histoire économique du monde. Ce n'est qu'après le traité de 1860 que naîtra un début de collaboration réelle entre la France et l'Angleterre, conforme aux intérêts nationaux des deux peuples

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